· 

Ecouter la musique en faisant autre chose ?

Un étudiant en musicologie vient de me questionner sur Facebook : est-ce que écouter de la musique en faisant autre chose est utile et profitable ? J’ai trouvé cette interrogation fort intéressante au point d’avoir envie de partager ma réponse avec vous.

 

L’expérience nous apprend (et la recherche scientifique nous le confirme) que la musique et le chant ont un impact positif sur le fonctionnement du cerveau. Je peux mettre en perspective mon expérience personnelle de chanteur et de formateur vocal avec les différentes expérimentations conduites par des scientifiques dans de nombreux laboratoires un peu partout dans le monde qui nous donnent énormément de pistes sur le sujet : jouer d’un instrument ou chanter renforce la mémoire, stimule le système immunitaire, permet de mieux sentir son corps, développe la capacité respiratoire, adoucit les moeurs en diminuant l’agressivité, conduit à trouver une meilleure place dans le groupe, aide à se concentrer plus facilement, à mieux apprendre les langues étrangères, chanter est même bénéfique pour la digestion et combat l’insomnie… bref, la liste est longue et apporte la preuve que la pratique vocale ou instrumentale peut être un outil formidable au service de la santé aussi bien du corps que de l’esprit !

 

On lit dans les articles traitant de l’effet de la musique sur le corps que celle-ci déclenche dans la zone limbique la sécrétion d’au moins 4 hormones :

Adrénaline (énergie pour agir)

Dopamine (hormone du plaisir et de l’envie de faire),

Endorphine (bien-être, qui effacent la douleur)

Sérotonine (régulation sommeil, sérénité, anti-dépresseur)

 

moyen mnémotechnique pour le souvenir de ces 4 hormones :

A.D.E.S, l’acrostiche de leurs noms, nous renvoie à Hadès, frère de Zeus (dieu du Ciel) et de Poséidon (dieu de la Mer), règne sous la terre et, pour cette raison, souvent considéré comme le « maître des Enfers », la zone souterraine.

 

L’écoute musicale déclenche automatiquement ces 4 hormones qui agissent au niveau limbique/émotionnel du cerveau en actionnant le système nerveux Para-sympathique calmant (antagoniste du Système nerveux Sympathique).

 

moyen mnémotechnique pour distinguer les 2 systèmes :

Le Système Nerveux peut être Parasympathique (SNP), P comme pacifiant, ralentisseur et nous dirigeant vers la relaxation.

Le Système Nerveux peut être Sympathique (SNS), S comme stress, accélérateur et nous dirigeant vers le combat ou la fuite pour faire face au stress.

 

De là, vient ce sentiment de joie (ou tout autre type d’émotion) que l’on éprouve à l'écoute de la musique. Nous sommes dans ce que je peux appeler la posture passive du mélomane qui déclenche déjà l’action hormonale mais encore fragile car sujette à la distraction… le fait d’éprouver l’une de ces émotions oblige à une relative sinon totale concentration sur la musique sans se laisser distraire par une autre activité. La question du jeune étudiant en musicologie évoque l’écoute de la musique en fond sonore tout en dialoguant sur ses réseaux sociaux : cette pratique reste une diversion qui fatigue le cerveau et le confronte à à des problèmes d’attention en rapport avec les mauvaises habitudes que la société actuelle impose au cerveau, devoir faire plusieurs choses à la fois. Cela nous est presque imposé par la présence permanente des objets connectés (téléphone, tablette, etc..) qui peuvent à chaque instant de notre vie nous obliger à sortir d’une action en cours pour en faire une autre… Au lieu d’écouter le « fond sonore musical » alors même qu’on dialogue avec quelqu’un ou qu’on lit ou qu’on écrit, la logique propose d’alterner les différentes actions : passer de la discussion ou de la lecture à un moment d’écoute/pratique musicale dans lequel on s’investit à fond…

 

Un exemple personnel ? Je suis en train de relire un livre de Francis Métivier, Rock’n Philo. Je lis d’abord un chapitre puis j’écoute la ou les musique(s) dont il parle dans son texte, j’écoute à fond en bougeant et/ou chantonnant et/ou rêvant. Puis je reviens au texte avec une nouvelle compréhension. C’est cet aller-retour qui est enrichissant et passionnant et qui, loin de gêner le mécanisme de l’attention, le stimule et le développe.

Un autre exemple ? J’ai une de mes amis peintre qui travaille sur ses tableaux en restant branché toute la journée sur France Musique lui permettant de trouver l’inspiration et même parfois, d’organiser en rythme le mouvement de son pinceau sur la toile.

 

Finalement, on s’aperçoit que la pleine conscience participative du geste vocal/musical amplifie l’impact de la musique au niveau cognitif de notre cerveau. L’écoute seule (au sens d’audition passive) reste limité à son action « biologique et hormonale » sur l’organisme mais ce qui est encore plus important dans l’impact musical, ce serait de passer à la posture active du musicien. Le cerveau s’investit alors dans un ensemble d'actions qui vont transformer et dynamiser :

- dans les zones contrôlant les mouvements visuel, auditif et moteur

- à la fois dans l’hémisphère droit qui a vocation de s’occuper des informations immédiates (la sensorialité) et dans l’hémisphère gauche pour les informations reconstruites (dont le langage).

 

Voilà donc la posture active du musicien, instrumentiste ou vocaliste , il suffit de siffler ou de chantonner pour l’obtenir) et le fait de bouger en écoutant de la musique devient très positif : le cerveau raconte en mouvement ce qu'il entend, c’est extrêmement bénéfique. On sait utiliser cette puissance dynamogène d’une musique qui nous plaît avec un rythme entraînant quand nous aider à accomplir des tâches répétitives et monotones.

- les travaux agricoles en Afrique où les hommes et les femmes rythment leurs actions physiques en chantant des chants traditionnels appropriés.

- le chant des bateliers de la Volga qui chantaient pour rythmer l’effort de tirer la péniche le long de la rivière .

le simple fait de se promener (dans la nature, forêt ou parc) en chantant une chanson pour rythmer notre marche.

 

Tout cela pour dire que oui, la musique a un impact sur notre biologie, la musique a un impact sur notre psychologie mais nous sommes facilement soumis à l’effet « distraction ». N’est-il pas mieux d’écouter en pleine conscience la musique sans se laisser distraire, ce qui nous permettrait d’en obtenir tous les effets positifs. ? Et si on devait prolonger cette écoute musicale dans une action physique, alors autant que ce soit en pleine conscience !

 

Une dernière petite information qui montre l’importance de la musique avant même la naissance : on s’est aperçu que chanter calme plus vite et plus efficacement le bébé que simplement lui parler. On a fait écouter du Jean-Sébastien Bach à des foetus en posant sur le ventre de leur maman un haut-parleur. 50% des bébés battent la mesure en bougeant leurs membres, leurs têtes, en ouvrant la bouche, en tirant la langue pendant le morceau musical. Et leurs mouvements stoppent dès qu’on arrête la diffusion de la musique. C’est quand même extraordinaire de voir à quel point notre cerveau est programmé pour la musique avant même de naître ! Je pense donc que c’est dommage d’écouter la musique en fond sonore. Je pense que c’est mieux de se laisser pénétrer par la puissance de cette musique pour en saisir la « substantifique moelle » comme disait notre cher Rabelais.

 

La moelle est cette substance molle et grasse qu'on trouve au coeur de l’os, invisible si on ne le brise pas. Par extension, dès la fin du 17e siècle, la « moelle » désigne ce qu'il y a de profond et d’essentiel et la substantifique moelle devient la quintessence des choses, ce qu'elles ont de meilleur. Cette expression a été rendue célèbre par Rabelais dans le prologue de son livre « Gargantua », publié en 1534, où il décrivait ainsi ce que doit être la lecture non passive : « Ouvrir le livre et soigneusement peser ce que y est déduit (…) puis, par curieuse leçon et méditation fréquente, rompre l'os et sucer la substantifique moelle ». La substantifique moelle est ici une métaphore qui désigne ce que le lecteur actif doit extraire ou comprendre dans le texte qu'il lit, ce qu'il peut découvrir entre les lignes, le sens parfois caché du texte.

 

Richard Cross ©

 

Livres à lire :

Écrire commentaire

Commentaires: 2
  • #1

    libiez (samedi, 28 septembre 2019 11:45)

    Dans cette liste il manque les livres écrits par RICHARD MILLER livres dont pourtant il y a de nombreux extraits (copiées:collés) dans "LA Voix Dévoilée" extraits antérieurs à ce livre...Rendons à César ce qui revient à César !

  • #2

    Richard Cross (samedi, 28 septembre 2019 12:04)

    Danièle Libiez : Bien sûr que ses travaux et son approche sont totalement respectables mais je ne pense pas avoir été influencé par Richard Miller que j'avais rencontré à l'époque et avec lequel j'ai eu rapidement de fortes dissensions sur le sujet du chant. Je ne me sens pas du tout disciple. Et si je dois citer les maîtres qui m'ont formé (et je les cite souvent), ce sera Christiane Castelli et Lina Possenti Bora Levi qui m'ont le plus apporté. Sûrement pas Richard Miller.
    Je ne rappelle pas non plus avoir eu besoin de faire des copier/coller de son travail dans mon livre LaVoixDévoilée.
    Quand à l'article ci-dessus, je cite les livres qui m'ont inspiré dans ma recherche. Et donc, je n'ai pas de raison de citer Richard Miller. Je n'ai donc pas à rendre ce que je n'ai pas pris. Le fait que Richard Miller soit une personnalité de la recherche et de l'art vocal au 20e siècle ne doit pas pour autant nous limiter à ce qu'il a pu dire.